J'avais prévu d'écrire trois-quatre lignes puis d'avoir la flemme. Et au final j'ai écrit un putain de récit pas du tout exhaustif mais déjà pas mal balaise de ce que j'ai bien pu branler à Mada ces dernières semaines. Autant dire que si vous avez pas le temps de lire faut aller ailleurs, today c'est mylife time.
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Et donc je suis repartie un mois à Madagascar.

Début Octobre, la soeur de la nana de mon père me fait "hé je repars la semaine prochaine en bateau à Mada, tu viens". J'ai dit ok.

J'avais pas un rond, un découvert cataclysmique, des dettes de partout, des problemes d'assedics, de diplome, et un déménagement à préparer. Du coup j'ai emprunté des sous à mon padre (contre son gré mais bon), j'ai balancé toutes mes affaires à déménager dans des cartons, et j'ai pris mon bateau. Gros cargo mi-passagers mi-fret, sur lequel voyage le container qu'emmene Tina (la soeur de la nana de mon père, non parce que bon ça fait long à écrire à chaque fois la soeur de la nana de mon père).
Voyage sans histoire où je passe la plupart de mon temps à dormir (la mer ça me berce) et à regarder Tina tenter de me brancher avec tout le monde (les serveurs, les barmen, un cuistot, un passager qui voulait me servir de "guide touristique personnel" arrivé à Tamatave...).

De gros gros doutes sur ce départ, sans savoir si la personne que j'allais voir serait là et dispo, sur ce que j'allais faire exactement. Bon bien sur y'a le container à décharger, vider et vendre, mais ça occupe tout au plus une semaine sur les trois prévues initialement. Peur de géner et de perdre mon temps (et j'aime pas perdre mon temps). Bref grosse impression bizarre à y aller, qui sera confirmée plus tard que des fois, quand mon cerveau et mon ressenti se mettent à deux pour me dire que faire un truc c'est pas forcement une bonne idée, faut ptète pas le faire.

Mais si j'me mettais à suivre ma raison et mon coeur, j'ferai des choses vachement moins rigolotes de ma vie :D

Donc on arrive en rade de Tamatave un soir (le bateau n'allant pas à quai la nuit because pas de douaniers), j'envoie un SMS "ah ah enfin à Tamatave" - no réponse. Bon. Ok. Le lendemain matin on débarque, machin, tout ça, famille, débarasser les affaires, blabla... Coup de fil de l'intéressé le soir (le soir) pour me dire "Hum je dois aller à Antalaha avec mon boss demain matin, il m'a prévenu que hier". Bon ok. Tana - Antalaha: 3 jours de route aller, 2 ou 3 jours retour. Que de la piste, quand ya de la piste, et des routes bah... des routes malgaches quoi. A la qualité variant entre excécrable et vaguement roulable. Donc minimum une semaine de voyage aller-retour, sachant que le retour c'est Tananarive (la capitale). Située à 350 bornes de Tamatave, sur une bonne route, donc y'a seulement 10h de voiture.
Oui, la notion de temps, de distance et de temps passé derrière un volant est à mille lieux de ce qu'on fait en France, où se dire que passer 6h sur une autoroute pour traverser la France c'est l'angoisse... Alors qu'en fait quand on y réfléchit, nan ça va.

Donc je passe une semaine sur Tamatave, on attend le container (qui techniquement est arrivé en même temps que nous vu qu'on a pris le même bateau), qui doit passer par la douane, le scanner, plus tout les papiers et les quelques millions de francs malgaches qui doivent être placés dans les bonnes poches à chaque étape pour que le mouvement ne s'enraye pas.

On va aussi quelques jours à Foulepointe avec Tina rejoindre son mari, on part en stop toutes les deux, son mari (qui était avec nous dans le bateau) ayant décampé sur Foulepointe dès la sortie du bateau tellement il ne supporte pas sa belle-famille.
Faire du stop à Mada quand t'es deux nanas dont une Française, c'est abusé de facilité, une minute d'attente et on se retrouve dans un pick-up qui va à Fenerive livrer des boissons. Donc calée entre les caisses de soda qui font glinglinglingling tout le trajet, c'est marrant. Bien sur le chauffeur se prend une amende pour "non sécurisation de sa marchandise". Faut dire qu'à Mada, t'as des barrages de police absolument partout, qui te controlent tes papiers, te filent des amendes pour tout et n'importe quoi, et acceptent volontiers un ou deux billets pour ne pas voir telle ou telle chose sur ta voiture. Et si le billet n'est pas là, tu auras le droit à une inspection totale du véhicule et une liste d'amendes longue comme ta peine.

L'argent, la corruption, les pourboires... C'est le quotidien de tout le monde dans ce pays. Tu ne fais pas une heure sans devoir filer des sous à quelqu'un pour quelque chose. Tout s'achète et tout se vend. Si j'ai envie de vivre à Mada, je sais déjà que je peux acheter un visa pour x années sans jamais avoir à ressortir du pays. Tout les diplomes, les permis, tout s'achète. La justice est une vaste farce où tu payes le juge pour gagner ton procès, le greffier pour perdre le dossier de ton adversaire, l'avocat pour ne pas venir, et ainsi de suite. Pour tout dire, Tina (enfin, une de ses soeurs qui la représente), ça fait six ans (SIX ANS) qu'elle est en procès avec son voisin. Son voisin qui est arrivé un jour sur son terrain (à Tina), a construit une maison dessus, et vit dans la maison. Quand Tina a fait "heu ouais c'est chez moi là, regarde on a le titre de proprieté, tout est borné, en règle, bla, bla", le gars l'a collé en procès pour faux et usage de faux et a tenté de la faire mettre en prison.
Et depuis ça dure depuis six ans. Quand t'es Français et que t'entends ça au début tu dis "lol ?", tellement c'est incongru. Tellement ça ne tiendrait même pas un mois dans une cour française cette histoire, ça ne serait même pas présenté à un dépot de plainte.
Et la ça dure depuis six ans, et le gars a beaucoup de chances de gagner. Et le juge voulait bien "regarder le dossier de pres" (comprendre faire gagner "notre" camps), moyennant 30 millions d'fmg. 6M d'ariary. Soit environ 2200€. La soeur a dit ok. A donné 10M déjà en preuve de bonne volonté. Le juge la rappelle deux jours plus tard pour lui dire "votre dossier est très très mal engagé, pour que je me rappelle mon métier il me faudrait un peu plus" "combien de plus" "50 millions de plus" (3500€). 5700€ pour se rappeler que t'es juge, dans un pays ou le salaire moyen est de 30€/mois.
C'est ça la justice malgache ! Donc là elle cherche un moyen de récuperer les 10M, balancer tout le procès en cassation et faire un scandale, parce qu'un procès qui apparait à la télé a plus de chances d'être gagné. Bref, une affaire à suivre.

...

J'en étais où moi déjà.

Ouais donc quelques jours à Foulepointe, dans la brousse. Quelques jours à Tamatave, à me promener par ci par là et à glandouiller. La nuit à vider le container. Le magasin à mettre en place. Finalement, après une semaine et demi, il est arrivé. J'oublie une semaine et demi de rancoeur a avoir poireauté pour lui et tout se passe bien au début. Des retrouvailles pour le moins intenses. Puis au bout de deux jours il me fait "Ah, j'ai pas dit au boss que je venais à Tamatave, il croit que je suis encore à Tana, d'ailleurs faut que je remonte sur Tana genre demain" (en gros quoi). Ah bon. Ah bon ok. "je savais pas comment te le dire". Ah oui. Bon. J'apprends entre temps d'autres choses qui me font moyen plaisir (voir peter un plomb total), mais on règle ça cahin-caha. On passer un jour ou deux encore à Tamatave (oui parce que les gens n'ont jamais quelques minutes ou quelques heures de retard dans ce pays, quand c'est seulement quelques jours tu peux déjà t'estimer heureux). On va au resto, à la plage, faire de la moto, manger des glaces, bref, on passe de bons moments. Et on s'entend vraiment, vraiment bien.
Au final on décide que je vais aussi à Tana, on trouvera un hotel cool pour se planquer, on ira à Antsirabe passer quelques jours, et tout ira bien. Et puis son boss l'appelle et lui dit "Ah t'es à Tamatave ? Ah bon ? Et bien, puisque tu aimes tant voyager, viens on repart à Antalaha la semaine prochaine".
...
Bon, ok.
Du coup j'passe en mode FOAD et je décide de rentrer à la Réunion. Que ça suffit les conneries. Que j'aime pas perdre mon temps.
Ils doivent repartir sur Tana. Lui, son cousin (faudra que je prenne le temps un peu plus loin pour parler de cette famille), deux de ses nièces, et donc la cinquième place reste vide. Avant de partir de la maison pour repartir au centre ville dire aurevoir à tout le monde (faudra que je prenne le temps un peu plus loin de parler de Tamatave).
Il vient me voir, avec son cousin comme témoin et me dit "Magali, je ne peux pas vivre sans toi, est-ce que tu veux bien m'épouser ?", sur le coup (sachant que j'étais mi-triste mi-en colère mi-malheureuse mi-contre mauvaise fortune bon coeur), je répond un truc genre "c'est quoi encore cette histoire" (oui je sais, classe). Bon il s'éloigne, ultra dépité. Je choppe Jimmy (le cousin) et lui demande "il est sérieux là ?" "Oui, il parle que de ça depuis tout à l'heure. Et depuis des jours.". Ah bon. Je veux dire, je savais déjà beaucoup de chose sur les projets qu'il et qu'on avait fait, mais ça ça n'avait pas été évoqué encore. Déjà parce qu'il est déjà marié, et que je suis sympa, mais même si sa religion autorise la polygamie, moi j'suis pas franchement pour (mais on y reviendra).
Bon je le rattrape et lui dit "Tiens tu sais quoi... pourquoi pas" "On peut pas dire pourquoi pas, soit tu dis oui soit tu dis non" -grand moment de suspense où mon cerveau s'est mis en pause- "oui alors". Il m'embrasse et me dit "donne moi un an pour tout organiser". On rigole un peu bêtement. Y'a Jimmy qui nous fait "mais c'est pas une vraie demande ça, faut se mettre à genoux, faut ceci cela" on le coupe "ça viendra après ça, pour l'instant c'est qu'une proposition."

Bon. J'ai sauté plein de passages mais l'idée est là. Quelques heures plus tard ils étaient sur la route de Tana, never to be seen again. Zut je spoil.

Donc là on est un mercredi. Je peux décaler mon billet pour partir le vendredi matin suivant. Et je gamberge un peu sur quoi faire. A ce stade du récit ça fait que deux semaines que je suis là hein.

- Pause famille -
Là déjà y'a beaucoup de personnages dans mon histoire, je crois que c'est l'heure de faire une pause explication familiale.
Katiza, la nana de mon père, est l'ainée d'une fratrie de huit enfants. Père indien, musulman, mère malgache. La mère est décédée il n'y a pas très longtemps et le père est toujours là, j'ai d'ailleurs beaucoup discuté avec lui (j'y reviendrai).
Après Kati vient Harouna, le frêre ainé, dit "le boss" - le fils ainé, donc qui a grandit aux Emirats (arabes unis) et maintenant il construit des mosquées et des écoles dans tout Madagascar
Puis Fatema, dite Tina, dont je parle beaucoup ici vu que c'est elle qui m'emmene à Mada à chaque fois
Aicha, une des soeurs, qui fait de la patisserie et tient le restau familial à Tamatave
Mamad, donc qui bosse pour Harouna, dont je parle depuis deux mois puisqu'on est tombés in love l'un de l'autre
Zainab, la soeur qui s'occupe de toutes les histoires juridiques de la famille (parce que y'en a pas qu'une, because beaucoup de terrains un peu partout, et que coller des procès à tout le monde dans ce pays fait office de hobby)
Yahya, le frere qui gère pour Kati son terrain au milieu du Pangalane, dont je vais reparler très vite
Et Toufeil, le plus jeune frere qui revient d'un séjour à la Mecque (et qui a donc du se raser le crane, ce qui est très dommage vu les jolis cheveux longs qu'il avait avant bouhouhou)

S'ajoute à cela moult cousins et une tripotée de neveux et nièces, because Katiz a 47 ans et Toufeil je sais pas trop, 35 je crois, donc ils ont eu le temps tous de faire chacun quelques gamins).
Pour tout dire, je m'y perds un peu, une fois sortie des huit freres et soeurs, de Jimmy (cousin très proche de Mamad, on voit rarement l'un sans l'autre, de fait), et des enfants de Tamatave que j'ai vu pendant ces deux mois. Des fois y'a des gens qui viennent pour manger un jour ou deux, et après on me dit "ah oui c'est un cousin de blablabla" ah bon.

- Fin de la pause -

Donc j'suis là à me morfondre, mi-contente mi-lasse, pas envie de rentrer mais pas envie de rester là à glander pendant une semaine. On est le jeudi, c'est Hallowe'en, et j'ai toujours pas changé mon billet. Intervient Yahya, qui s'assied devant moi à ma table au restau où je buvais du thé indien en méditant sur ma vie.
"Tu sais Magali, tu peux pas rentrer demain à la Réunion, Katiz va me tuer si tu ne viens pas à Ankanin'ny Nofy quelques jours."
" Tu m'emmenes ?"
"Oui, si tu veux on part demain matin et on revient lundi"
Ok alors.
Au final on part pas le lendemain, because Toussaint, Fête des morts (la fête des morts à Mada ça dure un mois, où les gens vont faire la fête dans les cimetieres, bref, un gros truc). Au final on part pas le samedi non plus.
Là y'a Tina qui arrive qui me fait "bon je vais à Foulepointe, y'a mon mari qui fait la gueule car je suis trop à Tamatave et pas avec lui. Tu veux venir ?"Ok alors. Fuck les brothers qui me font des faux plans, au moins là je sais avec Tina qu'on va y aller.
On part en moto, avec en plus une pompe à eau qu'on attache comme on peut derrière moi. Les malgaches savent pas voyager léger.
Et on rentre le lundi matin tôt (5h30 hein, quand on dit tôt on fait pas semblant), parce que Tina doit monter sur Tananarive faire des papiers au consulat parce qu'on lui a volé son sac (son passeport français, son passeport malgache, son téléphone, son permis de conduire française, malgache, 500€, ses cartes bleues, sécu, etc etc...). La veille de son retour pour la Réunion. Lolz.
Bref, arrivés au restau, Yayha qui me fait:
"Bon on part demain alors, j'nous ai trouvé un bateau"
J'lui dit d'attendre le mercredi, Mamad devant redescendre sur Tamatave. Vu qu'il est pas parti à Antalaha au fait. Bon au final il descend pas, j'me dis fuck off, y'en a marre, j'm'en vais with Yahya.
Marché Mardi pour faire les courses pour Ankanin'nynofy, parce que là bas y'a strictement rien. Un ou deux village paumé pour trouver du riz éventuellement, mais bon. Cinq kilos de riz, des haricots rouges, blancs, des lentilles, des pois du cap. De l'huile, du café, du sucre, du thé, du lait concentré sucré (pour le thé indien). Et voilà. Un peu de farine et de levure pour faire des gateaux, des oeufs pour voir s'ils vont survivre au voyage (verdict - à moitié).
Et surtout, et surtout... La denrée la plus précieuse dans ce pays hostile. De l'EAU. En bouteille. Parce que j'ai survécu deux mois sans chopper de maladie ou de turista grace à ça - pas une goutte d'eau des lacs, rivières ou pompes, même sous 40°. Même si j'avais voulu j'aurais pas pu tellement ils me surveillaient tous "Si tu tombes malade c'est la Katiz qui va nous tuer, alors non"

Voyage en bout (bateau lent) jusqu'à Ankanin'nynofy. On est partis vers midi pour arriver vers minuit. Serrés dans le seul coin où ils ont installé un toit en toile pour protéger du soleil. En ma qualité de vazaha (le blanc, l'étranger) j'aurais pas pu m'installer ailleurs de toute façon. Une vazaha sous le soleil ? Ah ! Impensable.
Serrés entre Yayha et une nana et son gamin qui bouge dans tout les sens, y'a pire. Au final on dort l'un contre l'autre une grande partie du trajet, Yahya parce qu'il a passé la veille à chercher des contrats pour les transports de litchi et n'a pas dormi, et moi parce que je passe mes nuits à réfléchir plutôt que dormir.

Le canal est encore une fois sublime (on l'avait déjà fait en venant la première fois en septembre), tellement de vert, d'eau et de reflets que ça en est douloureux. Surtout qu'un bout ça va à peine plus vite qu'un homme qui marche, alors tu as largement le temps de le voir le paysage. Par bateau on entend une grande coque vide, avec des planches au fond pour poser les marchandises sans qu'elles prennent l'eau, qu'il faut régulièrement écoper. Des fois on met un toit de toile pour protéger les passagers, des fois non. Des moteurs plus ou moins puissants à l'arrière, qui seront de toute façon bridés au maximum pour dépenser l'essence au minimum. Et c'est tout. Tu t'assoies où tu veux, où tu peux aussi. Sur des sacs de riz, des caisses, des pull pour avoir moins mal ici ou là. De temps en temps y'en a qui se lèvent pour écoper l'eau un peu, partager une cigarette et du rhum. Autant dire qu'ils ont fini dans un bel état tous :D (perso j'ai passé un mois sans boire une goutte d'alcool, ça le faisait pas au milieu de musulmanland) (et je suis rentrée hier à la Réunion, mon père a ouvert le champagne pour feter mon retour et sa nouvelle maison - VIVE LA FRANCE haha)

Et donc les heures passent comme ça, blottis l'un contre l'autre à somnoler et à se raconter des histoires. Arrivée à plus de minuit, réveiller les gardiens (à se demander ce qu'ils gardent les gardiens, quand t'es dans la cuisine depuis 1/2h à tout remuer en voulant faire un peu à manger) (mais bon), être crevés, et se dire "bon on va dormir ?" "on dort ensemble ?" "si tu veux, m'en fous moi j'vais dormir en 4 secondes" "okay" ...  "Magali ?" "Mhm ?" "Tu dors ?" "Hmmoui" "J'ai envie de te faire l'amour" "...Ah bon ?"
C'est la que j'ai compris que j'aurai jamais de place au paradis.

Ankanin'ny Nofy (prononcer Ankanouf' ou Ankaninouf' suivant ton humeur) c'est une île, ou plutôt une presqu'île, coincée entre le canal des Pangalanes et un très grand lac. C'est là où la Katiza, à force d'années à envoyer son salaire, son RMI, et les sous qu'elle grattait auprès de ses maris successifs, a fait construire un hôtel. Maison d'hôtes. Des bungalows sur pilotis, des jolies maisons en bois trop classes, des jardins bien délimités. un petit bout de paradis, construit par ses frêres, où il a fallu faire venir de la terre pour les potagers et les jardins, du sable, du bois, des bambous, bref, des travaux qui ont pris cinq ou six ans pour aboutir à quelque chose de presque fini. Presque. Il manque quoi, des panneaux solaires pour avoir de l'electricité en journée sans avoir à faire tourner le groupe. Une cuisine un peu plus grande. Une vraie salle pour faire manger des clients. Un ou deux bungalows de plus. Recommencer le potager qui a été sans cesse saccagé par les zébus qui traversent le lac la nuit. Nettoyer la plage pour qu'on ne voit plus que son sable blanc que vient lécher les eaux chaudes du lac.
Des broutilles à coté de ce qui a déjà été fait. Et ça stagne là, plus de sous, plus trop de motivation. Il suffirait d'un rien pour enfin finir ce projet et lancer l'affaire. Sur le lac y'a deux autres hôtels, très chers, qui ne demandent qu'à être concurrencés.
Et d'ailleurs on m'a proposé d'y bosser. J'ai dit que oui, quand ça sera fini, qu'il y aura besoin de quelqu'un pour gérer les gens, les cuisines, les clients anglophones, et tout le coté virtuel (site internet, facebook, cartes de visites... tout ce qui permet de faire de la pub), je serai là. Je vais prendre certaines de mes photos pour les faire tirer et les faire encadrer là bas, pour décorer les bungalows. Un peu d'art malgache, des peintures du canal et des côtes comme on en trouve dans tout les marchés de Tamatave.
Je ne suis jamais autant en paix avec moi même que là bas, au milieu de nul part. A faire des projets, à regarder ce qu'il y a à faire, à refaire, à modifier. A faire le tour inlassablement avec Yahya pour lui montrer comment je vois les choses, et lui pour me dire comment elles peuvent être réalisées. C'est facile avec un gars comme ça, qui sait tout faire. Tout construire, tout arranger. En une semaine je l'ai vu réparer un escalier, une pompe à eau, un groupe electrogène, un moteur de bateau, une gazinière, défricher tout un bout de plage pour virer les arbres et faire une belle arrivée en bateau sur le lac, refaire tout son bateau à la fibre de verre et à la résine, ah, ça me fatigue rien que d'écrire cette liste encore loin d'être terminée.
Et après on a du partir d'Ankanin'ny nofy.
Le lundi et le mardi, y'a un train qui passe de l'autre coté du lac, une fois dans un sens une fois dans l'autre. Après tu rejoins Tamatave en taxi-brousse ou en stop.
Mamad qui me fait "mais non prend pas le train, j'arrive à Tamatava demain je passe te chercher en moto".
Ok alors.
Le lundi, le mardi, le mercredi, il me dit ça. Yahya me fait "écoute, ton avion est vendredi, faut vraiment partir maintenant sinon tu vas te retrouver coincée ici, on est à Mada, faut toujours prendre de l'avance".
Donc on voulait rentrer en bateau, sauf qu'on avait plus assez d'essence et plus un rond, vu que mes derniers ariary ont servi à payer le salaire de certains employés qui se sont fait virer quelques jours plus tôt. Donc on va pour emprunter de l'essence à l'hôtel en face. Qui en a plus non plus et qui attend le lendemain pour en recevoir de Tamatave. Bon ok alors.
"la solution 3 c'est qu'on parte à pied"
"A pied ?"
"Oui oui, on traverse le lac en bateau, et de la on marche jusqu'à la route et après on prend un taxi brousse"
Ok alors. Pas vraiment le choix de toute façon, c'est soit ça soit on attend hypothéthiquement le bateau de l'hôtel en face, qui si ça se trouve n'arrivera qu'un jour ou deux après.
" Et y'en a pour longtemps ?"
" Non non, deux heures, deux heures et demi"
Et donc on a mis 4h. Pas à cause de lui hein, lui en 1h à mon avis c'est plié. Mais perso, traverser la jungle malgache en sandales (en tongs quoi), sans eau ou presque, en partant midi et en ayant rien pris à manger... haha. Remarque ce fut magnifique. J'ai pas fait la moitié des photos que j'aurais aimé prendre. Des passages à flanc de montagne ultra serrés, des chemins sous les manguiers croulant de fruits (verts), passer par les routes inondées où tu es contente de marcher dans de l'eau pour te rafraichir un peu (sans avoir le droit de la boire, alors que tu crèves de soif). Le plus dur étant le fait que c'est super escarpé, tu montes une colline pour la descendre pour remonter pour... Mais ça vallait le coup retrospectivement, d'ailleurs c'est ce que je me disais en le faisant "là je déteste ça, mais regarde bien autour de toi quand même parce que tu seras contente d'avoir fait tout ça dans quelques jours quand il ne restera que les souvenirs".
S'arreter sous les arbres à litchis à essayer d'en faire tomber pour voir s'ils sont sucrés ou pas encore (la vache le litchi pas assez mur c'est.. astringeant, remarque si t'avais soif ça pique tellement que ça fait saliver direct), passer par des petits villages où les gens te dévisagent avec des yeux énormes (tu m'étonnes, les vazaha pleins de poussière et de coups de soleil qui se balladent au milieu de leur pampa y'en a pas tout les jours), se faire dépasser par des gars qui portent des dizaines de kilos de charbon sur les épaules et qui font la route en courant ("tu sais ils la font 4 à 5 fois par jour cette route"). Filer des plaquettes d'ibuprofen et de paracetamol à un gars en pleine crise de paludisme en te demandant si ça peut vraiment l'aider ou pas. Avoir des ampoules énormes qui grandissent sous les pieds because ces foutues sandales.
Ah et Mamad qui m'appelle en milieu de route "dis donc tu es essouflée" "Ouais on est en pleine scéance de sport avec Yahya" "quoi ??" (oui je suis une connasse des fois :D) "Yep, on est en train de rentrer à pied à Tamatave là" "Je suis désolé, c'est de ma faute j'avais dis que je venais et j'ai pas pu venir, je m'en veux" mouarf, c'pas ça qui va me téléporter à Tamatave. Je raccroche un peu séchement et je demande à Yahya "hé tu sais ce que c'est un tocard, Yahya ?" "Oui oui" "Bah ton frere c'est un tocard". Et ça le fait rire en plus. Ils sont vraiment chelous dans cette famille.

Enfin bon on a fini par atteindre la route, trouver de l'eau vive (la marque d'eau en bouteille locale), s'asseoir un peu en attendant un taxi-brousse. Rentrer en étant même pas tant que ça dans le taxi-brousse, 15 tout au plus, et seulement 4 sur ma rangée de 3 sièges, autant dire que ça va. 4 personnes, deux sacs de riz, des cartons de mangue, et des bagages non identifiés...
On fini même par arriver à Tamatave ou je rentre chez Zainab comme si de rien n'était, vu qu'on a décidé avec Yahya que ce qu'on a pu vivre ne concernait que nous deux (trois avec Mamad of course, j'ai jamais été une menteuse). En plus ça nous fait marrer d'entendre tout leurs sous-entendus parfois atrocement à coté de la plaque, et faire marcher les gens est toujours amusant.

Et puis voilà. Je passe ma journée du lendemain avec Yahya, à faire le tour des magasins pour trouver des infos pour Kati, à aller manger des glaces, à chercher des gens qui font des containers sur la Bretagne, à se poser en bord de plage à l'ombre d'un chariot de cocos, à retourner manger des glaces, bref à passer une dernière journée ensemble loin des gens quoi. Et j'ai dormi chez Aicha la nuit, pour avoir la joie de me faire réveiller à 3h du matin par son mari qui fait la prière nocturne et qui doit donc se laver avant (j'vous jure les musulmans y me fatiguent).

Et puis prendre une dernière fois le thé, faire le tour des maisons pour voir si j'ai rien oublié, aéroport, enregistrer les bagages, ressortir et trouver Yayha venu  me dire aurevoir une dernière fois avant qu'il reparte faire la campagne des litchis. Avoir vachement envie d'aller l'accompagner plutôt que prendre mon avion à la con.
Appeler Mamad depuis la salle d'embarquement pour l'entendre une dernière fois, vu qu'au final il est jamais parti de Tananarive. Etre coupée en pleine conversation par du plus d'crédit. Ah ben tant pis alors.

Fin !

Bilan ? J'ai mille chose à faire si je reviens à Mada, avec deux garçons très différents que j'aime differement, que je connais differement aussi. Y'a Ankanin'ny nofy aussi à penser, il faut que je me pose avec Katy à lui faire voir les photos que j'ai fait pour qu'elle voit l'avancée de ses travaux. Y'a la métropole, chercher du boulot, continuer ma formation. Faire des sous, xp professionnellement un peu. Trouver des containers envoyés par des Malgaches, si possibles qui partent de Brest ou d'un coin pas trop paumé quoi (non parce que Toulon...), genre Paris.

Voir qui va venir me voir, si y'en a un qui vient me voir. Je suis vraiment curieuse de savoir ça, les deux en ayant parlé plus que la politesse ne l'exige. Voir comment cette histoire va se dérouler aussi, parce que pour l'instant y'a zéro mensonge, zéro silence. Tout le monde (entre nous trois hein) sait tout ou devine tout. Et moi je sais pas trop ce que je veux, soit les deux soit aucun des deux, ce qui risque d'être vachement plus réaliste qu'un improbable ménage à trois franco-musulman (quoique, si la polygamie est acceptée, why not avoir deux maris ?) (lolz).

Comme on dit, wait and see. Je laisse tomber l'affaire Mada quelques mois, de toute façon je ne les verrai jamais débarquer en hiver ces deux là, même s'ils pouvaient ils voudraient pas. Et en plus ils peuvent pas, because les elections présidentielles malgaches, personne peut faire de passeport dans leur pays avant au moins Janvier. Ah ils savent rigoler là bas... Et donc wait and see. J'contacte personne, j'attends. Avec plein de curiosité.

Et maintenant faut que je me concentre sur la métropole. Sur les coupains à revoir, sur ma famille à revoir. Sur le taf à trouver. Sur les derniers trucs à finir ici avant de décamper.

Et surtout, surtout. Faut pas que je reparte à Mada. Je la connais la Tina, dans dix jours son container repart là bas, je sais qu'elle va venir me voir. Bon j'vais apprendre à dire non. Je peux le faire.